Journal de Paul

ENGUEULADE A MORGIOU

Des poissons qui s’engueulent, me direz-vous, ce n’est pas possible à moins que ce soit une histoire marseillaise. Et bien, c’est une histoire qui s’est passée au sud est de Marseille, au lieu dit « Calanque de Morgiou » au mois de juin 1995.


Ce jour là il faisait très beau, un soleil magnifique avec un mistral force 5 ou 6 et nous avions plongé dans la zone calme à l’abri des falaises. Après avoir récupéré tous les plongeurs, je pilotais le bateau vers une petite baie abritée des vents d’ouest, en plein soleil pour pouvoir déjeuner agréablement, dans le cadre magnifique de la calanque de Morgiou, avec ses hautes falaise blanches parsemées de quelques pins verdoyants qui ont échappé au ravage du feu des années précédentes.




Arrivé à l’endroit voulu, j’arrêtai le Tiki 3 et actionnai le guindeau électrique pour mouiller l’ancre au plus prés des rochers, par dix mètres de fond.


J’estimais favorable la situation météorologique de l’endroit, pas de vent, mer plate, plein soleil. Déjà les plongeurs, d’un geste habituel, installaient la nappe sur le capot moteur qui nous servait de table . Autour étaient disposés des bancs, où prenaient place tous les convives avec leurs glacières portatives, en vue du déjeuner. Chacun mangeait ce qu’il apportait, mais comme on portait toujours un peu , on en faisait profiter les copains gourmands.


Traditionnellement nous commencions toujours par l’apéro » le vent sec, le mistral, la mer salée, le soleil, cela donnait soif et il était nécessaire de se désaltérer en bavardant avant les choses sérieuses du repas. Tout le monde avait le sourire et se racontait les péripéties des aventures aquatiques du matin.


Soudain mon attention fut attirée par un groupe de petits poissons sardines ou anchois qui sautaient régulièrement en cadence à dix centimètres au dessus de l’eau, se déplaçant par bons successifs de trente centimètres, semblables à des sauterelles.


Puis par moment, de grands ronds dans l’eau plate nous firent deviner de plus gros poissons en dessous de la surface en train de chasser les plus petits qui, pour échapper à la vision de leurs poursuivants sautaient hors de l’eau.


En effet, cinq minutes après le début de nos observations le groupe de petits poissons fut considérablement réduit, au tiers. Puis soudain une queue de poisson d’environ dix à douze centimètres de large battit la surface de la mer trois ou quatre fois puis disparut pour réapparaître trois mètres plus loin, battit encore un moment et s’immobilisa restant visible sur l’eau.


Intrigués, tous le monde attend la suite. Pourquoi ça ne bouge plus ? Est-ce un morceau de poisson échappé à la voracité de son prédateur ?


Quelques minutes plus tard nous étions curieux de savoir pourquoi cette queue de poisson émergeait de l’eau à trente mètres de nous sans bouger depuis un moment. Curiosité oblige, on se décida tout de même d’aller voir sur place, en bateau parce qu’en maillot de bain la mer était un peu fraîche ces jours de mistral.


Je mis le moteur en marche, remontai le mouillage avec le guindeau. J’orientai la barre dans la direction intéressée, embrayant en arrière, lentement de telle sorte que le coté tribord passe très près de la queue du poisson. Un peu avant je mis au point mort et laissai continuer le bateau sur son erre. Puis le navire s’immobilisa à l’endroit que j’avais estimé, le milieu tribord à hauteur de l’objet flottant. Un de nos adhérents, le plus près, debout sur le banc regarda par dessus bord et, très perplexe nous informa que c’était un poisson étrange, à deux queues, sans tête.


Avec Bernard Rothan, entre vieux plongeurs, un sourire en coin passa. C’est peut être le pastis qui fait de l’effet ? et notre collègue répondit qu’il ne buvait jamais d’alcool. Alors c’est peut être le soleil sur la tête ? on lui demanda de prendre de prendre l’animal qui flotte près de la surface de la mer.


Il se penche sur le coté en se tenant d’une main sur le bordé et de l’autre essaie de prendre le poisson mais ça glisse, le mucus baveux de la peau le rend insaisissable avec une seule main. Nous lui conseillons de prendre un seau équipé




d’une corde. Quelques instants plus tard, après plusieurs tentatives, il remonte le récipient plein d’eau avec le poisson à l’intérieur, puis des deux mains retire l’animal et le pose à plat sur le banc. Curieux en effet un long corps de poisson à écailles avec une queue à chaque extrémité.




De plus prés, on distinguait deux bars, l’un de 80 cm de long, estimé à deux kilos environ, et l’autre un peu plus petit, approximativement d’un kilo, qui s’était profondément engouffré dans la gueule du premier.


Avec des chiffons pour palier le mucus visqueux des poissons, on entreprit de les séparer en tirant chacun sur une queue, mais ce fut impossible sauf détruire les animaux. Les ouies du plus petit faisant harpon s’écartaient quand on tirait, et empêchaient la séparation. Qu’à cela ne tienne, on ne se démonta pas pour si peu.


Je pris mon couteau que je dépliais et entrepris d’inciser la lèvre du gros bar. Ainsi nous pà»mes les dégager.


Tomba de la gueule du petit loup, un anchois « esquiché », enfin ce qu’il en restait. Cela nous donna l’idée du scénario probable.


Un banc d’anchois, nageant près de la surface, fut repéré par des loups affamés qui entrèrent tout de suite en action, essayant chacun d’en consommer le plus possible avant l’affolement en surface et la dispersion du banc. Un loup, celui d’un kilo, fonça à grande vitesse sur un anchois, convoité aussi par un autre plus gros que lui. Le premier, plus prompt l’avala et, fermant la bouche facilita sans le vouloir son entrée dans la gueule de l’autre qui ne s’attendait pas à cette réception. Celui-ci se débattant farouchement prés de la surface n’arriva pas à expulser cet encombrant occupant. Ne pouvant ni respirer, ni se libérer par eux même, ils restèrent inanimés en surface jusqu’à notre intervention .


Si nous n’avions pas été sur place à ce moment là , ces deux poissons auraient péri sans plus, mais grà¢ce à nous, ils eurent une meilleure fin: On plaça les deux bars dans un seau vide à l’ombre sous un banc, puis je manoeuvrais le bateau pour regagner notre place dans la baie de la calanque de Morgiou pour continuer le repas de midi.


Au cours de la conversation on entendit une voix qui suggérait de remettre à l’eau les poissons. Nous répondîmes que ça ne les ferait pas ressusciter vu leur état actuel.


Une autre préconisa un partage équitable entre toutes les personnes présentes sur le bateau. Ce ne fut pas la meilleure idée: emporter chacun un morceau de poisson…




Et puis une idée géniale sortit du cerveau de Bernard. Il décida d’inviter chez lui, le lendemain soir tout le monde à sa villa de Pertuis où, en soirée conviviale nous pourrions savourer autour d’une table les poissons cuits au four par sa femme. Mais, le lendemain , on estima que la quantité de poisson était insuffisante pour la quantité d’invités et qu’il fallait en rajouter pour satisfaire tout le monde. Ce que je fis en prenant trois loups portions dans mon congélateur. Ces poissons provenaient d’élevage, achetés chez un poissonnier en ville, mais la cuisinière avait tellement mis en valeur son talent, que personne ne s’en aperçut.


Le repas, complété de boissons et de pà¢tisseries, fut la réussite de notre très agréable soirée, grà¢ce aux deux bars qui s’étaient engueulés devant nous à Morgiou et à qui nous avons fait l’honneur d’une invitation à notre table.




Tout cela pour un malheureux petit anchois esquiché, pour un anchois convoité par deux loups qui se sont engueulés, ou emboîtés c’est comme vous le voulez, en tout cas c’était bien bon.




Merci l’anchois !






Paul





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